Juger un style, une méthode, sur base de rencontres en compétitions ou dans des occasions moins officielles, ont été et sont toujours d’actualité pour opposer différentes pratiques.  Ainsi vérifier la faisabilité et l’efficacité des techniques, et de nos limites sur ce que nous pouvons endurer et subir.  Cela a permis aux Arts-Martiaux d’évoluer et de s’adapter au fil des millénaires.

Dans ma réflexion personnelle que j’essaie de livrer ici (et au risque d’enfoncer des portes ouvertes) je n’ai jamais perçu les combats en compétition comme une finalité, ou preuve irréfutable d’une quelconque supériorité.  Je les envisage comme un outil.

Cet environnement particulier, permet d’avoir une sorte d’audit de ses propres capacités.  Avec un nombre suffisant de variables pour avoir un retour fiable sur ses performances physiques et mentales.

Dans l’enseignement des Arts-Martiaux, nombreuses pratiques traditionnelles (ou tout du moins non sportives) suggèrent un travail poussé des bases.  Elles abordent tout type de techniques, dangereuses, invalidantes, et envisagent les pires situations au combat « imaginé ».  Le manque de confrontations effectives, avec évidemment à raison, le fait de ne pas pouvoir appliquer ces techniques pourrait augmenter le risque de s’enfermer dans le travail d’enchaînements de plus en plus complexes, réglés précisément pour un contexte sain et sans trop d’entraves.  En occultant les blocages simples du conditionnement mental, tels que la retenue, capacité à réellement pouvoir frapper et faire du mal à quelqu’un, la soumission (passivité), l’incapacité à faire face coûte que coûte.  Sans la composante émotionnelle, tout le travail de coordination, réflexes, rapidité, puissance, précision et stabilité s’effritera à la moindre difficulté externe rencontrée qui viendrait parasiter.  La mécanique aura du mal à suivre.

La partie moderne, sportive, se base avant tout sur un travail de coordination, résistance physique et mentale, des connexions simples permettant un travail d’échange non codifié et libre dans les actions relativement tôt dans l’apprentissage.  Le fait d’envoyer et recevoir constamment des techniques moins riches, moins dangereuses, plus simples dans un contexte d’échange libre avec contrainte de temps et de règles, donne au pratiquant plus d’aptitudes à gérer son stress et ses inconnues face à un opposant.

Le lien entre traditionnel et moderne est très important, l’un sans l’autre donne un résultat incomplet pour qui se prétend avoir l’objectif de vouloir faire face à toutes les situations.

J’ai souvent entendu des arguments à l’encontre de ces compétitions, avec pour exemple de ne pas pouvoir frapper avec les coudes, ou frapper à la gorge, les yeux, ou tout autre point très sensible.  Il est clair que ce sont des cibles de choix, pour mettre un terme définitif au combat contre un opposant qui veut réellement nuire.  Cependant, je trouve ces arguments tronqués, simplement par le fait que renier le travail de combat dans son principe, dans le cadre sportif ou d’échange libre avec engagement mesuré et limité, il s’y trouve des ingrédients essentiels qui forgent l’esprit du combattant, de l’individu en situation difficile.  Avant de se plaindre de l’interdiction de telle technique ou telle zone de frappe, il faut d’abord se rendre familier et capable de réalisations élémentaires comme faire face, ne pas tourner le dos quand l’adversaire lance une attaque, ne pas reculer, rester lucide et réactif.

Vouloir atteindre et prétendre un haut niveau technique et être à même de gérer facilement ses adversaires, sans passer par la case « audit » revient à vouloir sculpter un bloc de pierre brut avec les outils servant à la finition, alors qu’il faut au préalable faire l’ébauche, faire ressortir le gros de la forme, ensuite seulement travailler avec des ustensiles plus fins.  Aussi, vouloir passer, imposer un geste bien précis, revient plus à un défi narcissique ou un pari.  Plutôt que d’avoir senti le bon moment pour s’engager, avoir vu la bonne ouverture et utiliser la technique adéquate.

Le style, aussi dangereux et spectaculaire soit-il, ne donne aucune assurance ou garantie en combat ou agression réelle.  La réalité reste cruelle, imprévisible et souvent injuste.  Vouloir obsessionnellement s’en prémunir ouvre la porte à tout type de dérives, aussi bien dans le repli social que dans un comportement agressif. Amener plutôt la réflexion sur la meilleure préparation possible en préservant l’équilibre pour ne pas sombrer dans le cliché du dressage de chien méchant, mais aussi de maintenir sous contrôle l’appétit de notre égo.

Quelqu’un qui vient au cours pour trouver une solution « clé sur porte » après une agression, ou quelqu’un qui cherche un moyen de se prouver ou prouver autour de lui qu’il est « capable »  est-il prêt à s’investir dans un entraînement régulier ?

Pour l’exemple, faire placer un système d’alarme, prendre un chien, caméras de surveillance dans la maison après avoir été cambriolé sont des mesures dissuasives et rassurantes.  Mais personnellement, l’attitude adoptée, a-t-elle changé ?  Vigilance ?  Parano ?  Qualité de vie ?

J’adhère à l’idée qu’un pratiquant d’Arts-Martiaux ne combat pas pour un drapeau, un style, un club.  Mais pour son propre accomplissement personnel.  Il fait preuve de bon sens, tente de s’exprimer de façon sincère, affirme sa personnalité, au travers de la méthode, le style qu’il étudie, et non l’inverse.

Je n’ai pas rencontré de pratiquants d’Arts-Martiaux aussi humbles que ceux qui ont combattu, qui ont pris des risques et affronté leurs propres peurs, à n’importe quel niveau.  Je les remercie pour être cet exemple vivant qui m’inspire.

Pour résumer ma réflexion, quand on me pose la question « combien de temps pour que je puisse arriver à me défendre ? » « Combien de temps pour que je sois prêt pour la compétition ? »   J’avoue avoir toujours eu du mal à répondre à ces deux questions.  En donnant une réponse chiffrée, ce serait orienter vers un résultat, sur ce que vous en ferez.  Alors que ce qui m’intéresse, c’est ce que vous deviendrez.

Nous avons là un formidable outil de développement personnel, pour nous aider à nous épanouir, à nous entraider et à nous sentir libre.  Les valeurs qui s’en dégagent devraient nous aider à devenir meilleurs.  Quel que soit le contexte de notre société, je pense que cela ne peut être que bénéfique.

 

Fabrizio Nicosia